L’iconoclasme mis à nu

L’Icône et la Vérité
Nombreux sont les catholiques qui ont développé une sorte de iconoclasme soft : ils sont ceux qui dès que voient une église à peine plus solennelle d’un cube de béton armé, le définissent « une cathédrale dans le désert ». Cette inquiétude naît de la crainte que tout ce qui n’est pas « intérieur » peut empêcher la méditation (mais qu’est-ce qu’ils auraient dit en présence de la version originale du chemin de croix ?). Cette obsession est un signe de misère spirituelle : l’intériorisation peut induire à penser que nos rêveries aient quelque chose à voir avec la vérité. Mais sans un rite le plus grossière, et une icône la plus laide, comment est-ce qu’on peut donner un contenu véridique à la foi ? Il serait intéressant d’enregistrer les réactions du cerveau d’une personne en prière devant quelque chose plutôt que rien.

Les catholiques pseudo-iconoclastes en définitive ignorent non seulement leur foi mais également leur histoire. Nous conseillons de relire les paroles par lesquelles Saint Jean Damascène a défendu le culte des saintes images contre l’empereur iconoclaste Léon III l’Isaurien : « Ce n’est pas la matière que j’adore mais le créateur de la matière qui, à cause de moi, s’est fait matière, a choisi sa demeure dans la matière. Par la matière, il a établi mon salut. En effet, le Verbe s’est fait chair et il a dressé sa tente parmi nous… Cette matière, je l’honore comme prégnante de l’énergie et de la grâce de Dieu ».

Plus récemment, on peut lire avec profit certaines pages du théologien orthodoxe russe Paul Florensky consacrées à l’iconostase (Ikonostas, 1922 ; texte original en russe ; traduction en français) :

« L’iconostase est la frontière entre le monde visible et le monde invisible, et cette barrière d’autel se réalise, se fait accessible à la conscience grâce à l’assemblée des saints, la nuée des témoins entourant le trône de Dieu, sphère de la gloire céleste, et proclamant le mystère. L’iconostase est une vision. L’iconostase est la manifestation des saints et des anges, l’hagiophanie et l’angélophanie, la manifestation des témoins célestes – et en premier lieu de la Mère de Dieu et du Christ lui-même dans sa chair – des témoins proclamant la réalité de l’au-delà de la chair. L’iconostase, ce sont les saints eux-mêmes. Et si tous les fidèles qui prient dans l’église étaient suffisamment remplis de l’Esprit, si la vue de tous les fidèles était toujours voyante, il n’y aurait pas dans l’église d’autre iconostase que Ses témoins se tenant devant Dieu lui-même, et proclamant par leurs visages et leurs paroles sa redoutable et glorieuse présence.
Mais la vue spirituelle déficiente des fidèles oblige l’Église, par souci pastoral, à chercher un remède à l’indolence spirituelle : il lui faut retenir ces visions célestes, claires, nettes et lumineuses, les inscrire dans la matière et fixer matériellement leur trace par la couleur. Mais cette béquille spirituelle, cette iconostase matérielle ne cache pas aux fidèles d’étonnants et profonds mystères comme l’ignorance ou l’orgueil l’ont fait imaginer à certains, mais au contraire elle leur indique, à ces demi-aveugles, les mystères de l’autel, elle leur révèle, à ces boiteux et ces infirmes, l’entrée d’un autre monde qui leur est fermé par leur immobilisme. Elle crie à leurs oreilles qui ne veulent pas entendre l’existence du Royaume de Dieu, elle le leur crie parce qu’ils sont restés sourds à la voix qui parlait normalement. Bien sûr, ce cri est dépourvu de toute subtilité et de toutes les ressources de l’expression dont dispose le langage ordinaire et paisible, mais à qui la faute si ce dernier non seulement n’a pas été apprécié, mais n’a même pas été remarqué ? Que reste-t-il alors d’autre que le cri ?
Ôtez l’iconostase matérielle et le sanctuaire en tant que tel disparaîtra complètement de la conscience de la foule, et sera fermé par un mur immense. L’iconostase matérielle ne remplace toutefois pas l’iconostase des témoins vivants, elle ne se substitue pas à eux, elle les montre pour concentrer l’attention des fidèles. Concentrer son attention est indispensable pour développer sa vue spirituelle. Pour parler en images, l’église sans l’iconostase matérielle est séparée du sanctuaire par un mur aveugle : l’iconostase y perce des fenêtres et alors, à travers les vitres, nous voyons ou tout au moins nous pouvons voir ce qui se passe derrière elles : nous pouvons voir les vivants témoins de Dieu. »
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L’iconoclasme mis à nu

« Un corps nu résout tous les problèmes de l’univers », écrit Nicolás Gómez Dávila. C’est une de ces provocations qu’on fait semblant de comprendre. On pourrait apporter, c’est vrai, un soutien en invoquant le baroque, la corporéité anti-gnostique, la charnelitédes icônes, la notion de carnavalesque et tout ça. Mais à l’égard de la croisade féministe on ne sait pas quel camp choisir, si faire les chantres de la morale (sans savoir au nom de quelle morale) ou accepter pleinement l’exploitation du corps féminin à des fins commerciales.
Il y a beaucoup d’idéologie dans le débat ; l’ancienne haine iconoclaste s’est habillé de neuf, mais dans les tirades féministes résonnent les anathèmes de Jean Calvin : « Les putains seront plus modestement accoutrées en leurs bordeaux, que ne sont point les images des Vierges aux temples des Papistes ».
Bien entendu, cela ne se compare pas une Virgo Lactans à une publicité de soutien-gorge, mais que dire des Vénus de Botticelli ? Elles aussi communiquent un message éducatif, une pédagogie pour le jeune Laurent de Médicis. Pour des raisons de cohérence, il serait donc nécessaire d’anéantir toutes les formes de représentation, de la peinture rupestre à Fernando Botero : vaste programme, mais pas pour les fanatiques.

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Icônes dans l’espace

À bord de la Station Spatiale Internationale, entre Samantha Cristoforetti (la première femme astronaute italienne), Anton Nikolaïevitch Chkaplerov (commandant de la mission) et Terry Virts (astronaute de la NASA et mécanicien de bord), sont apparues sur le mur icônes sacrées et crucifix. Comme l’écrit Emmanuel Carrère (Limonov), «tous les Russes, même mécréants», partout dans le monde, ont toujours une icône « accrochée dans un coin d’une chambre sinistre ». Bien qu’en Italie la photo a été censurée (ou, plus précisément, mutilée), elle a également inspiré des observations intéressantes sur la relation entre l’orthodoxie et la cosmonautique.
Au cours des années précédentes sur la ISS a pu être observé l’icône de Notre-Dame de Kazan offerte par le patriarche Cyrille et un reliquaire avec un morceau de la vraie croix donné par Job Talats, l’hégoumène des cosmonautes russes. Cette étranges liens s’étaient produits même dans la période de l’Union soviétique : Youri Gagarine ne cachait pas sa foi chrétienne et le colonel Valentin Petrov dans un entretien a récemment raconté que Gagarine a été baptisé par l’église orthodoxe lorsqu’il était enfant, et que en 1964 ils avaient fait un pèlerinage au monastère de la Trinité-Saint-Serge. Selon un autre témoignage (du métropolite de Beyrouth Gavriil Salibi), en 1961 Gagarine aurait déclaré publiquement : « Ma foi est plus forte que la fusée qui m’a amené dans l’espace ».
Considérant l’importance croissante de la foi orthodoxe dans la Russie contemporaine, il n’est pas absurde d’imaginer que les missionnaires « cosmiques » du futur écriront en lettres cyrilliques – emportant avec eux les contradictions de l’âme russe bien résumées en une vieille blague du vétéran Gueorgui Gretchko (qui a continué à promener dans l’espace jusqu’à 50 ans) :

Khrouchtchev au Kremlin prend à part Gagarine et lui demande : « Youri, as-tu vu Dieu? » « Oui, je l’ai vu. Dieu existe » « Je le savais ! Ne le dis à personne ! ». Par la suite, Gagarine est accueilli par le Pape qui aussi lui demande : « Youri Alexeïevitch, Avez-vous vu Dieu ? » « Non, je ne l’ai pas vu. Dieu n’existe pas» « Je le savais ! Ne le dis à personne ! »

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